Entretien avec Patrick Guédon : La question du genre non-marqué en français

« Fut un temps, l’humanité pensait la terre plate. Il a fallu remettre en cause les livres qu’on avait écrits et les connaissances qu’ils renfermaient pour réimaginer un monde et accommoder de nouveaux savoirs. »

C’est ce que me dit Patrick Guédon, qui a travaillé sur la question du genre non-marqué en français dans le cadre d’une étude indépendante. Ensemble, nous nous sommes intéressés à cette question en rapport avec la langue française. Je lui ai demandé de me parler des observations que ce travail lui a permis de faire.

« En anglais, on utilise différents pronoms pour qualifier ou désigner des gens qui souhaitent s’identifier comme masculin, féminin ou qui ne souhaitent pas s’identifier, soit parce qu’ils ne savent pas, soit parce qu’ils estiment que ça ne regarde personne. Il s’agit de « he », « she » et « they ». En français, on reste encore beaucoup sur « Monsieur » et « Madame ». Jusqu’à récemment, il existait un « Mademoiselle », pour s’adresser à une femme non-mariée, mais il a été interdit au niveau de l’administration française.
Nous vivons dans un monde binaire, socialement ; hommes, femmes. Et du coup, beaucoup de choses sont masculines ou féminines.

Lorsque j’étais petit, on disait aux enfants :
« Dis bonjour.
– Bonjour.
– Bonjour qui ?
– Bonjour, Monsieur » ou « Bonjour, Madame ».
Maintenant, quand je dis bonjour à quelqu’un, je dis juste « bonjour » au risque de passer pour impoli. Je préfère cela que d’imposer un genre à la personne à qui je m’adresse car ce n’est pas la réalité naturelle. Il existe des personnes qui ne sont ni masculines, ni féminines. C’est un fait biologique qu’il existe des gens nés dans un corps d’homme ou de femme et qui s’identifient comme appartenant à un autre genre. Ces personnes-là, comment les désigner ?
La division masculin/féminin, la vision binaire dont je parlais, ne nous apporte pas de réponse.
Il existe tout un vocable pour désigner ceux qui s’estiment « agenre », « cisgenre » ou encore « transgenre », mais ce vocable est ignoré par la majorité de la population.

S’agissant de ces façons de désigner, dans la langue orale ou écrite, ces gens qui ne se définissent ni comme monsieur, ni comme madame, quels sont les outils émergents qui existent ?

Il y a des personnes qui s’identifient comme masculine a un moment de la journée et comme féminine à un autre moment de la journée. Il n’y a pas de règle. La France est assez conservatrice dans ce domaine-là. Il existe des études, pas toujours bien connues du grand public. La Suisse, La Belgique et le Québec sont en avance sur la France sur ces questions-là. Au Québec, on propose « ille », « iel » ou « ielle », (l’orthographe varie encore car le terme est neuf). C’est une option de pronom neutre. On trouve aussi le « ol », que j’aime beaucoup. J’aime bien l’idée d’une nouvelle voyelle : on n’essaie pas de se rapprocher de ce qui existe déjà, on est sur autre chose, comme une nouvelle couleur, une nouvelle idée. Je trouve important qu’on se mette à utiliser ces nouvelles formes.

Quelles sont les difficultés qui ralentissent l’adoption de ces nouvelles formes ?

Ce sont des questions techniques. En l’occurrence, le/la grammairien.ne et le/la linguiste ont du mal à s’entendre de par la nature de leur relation à la langue. La grammaire a la charge d’enseigner la structure « genrée » du français de laquelle il est actuellement très difficile de s’éloigner. En linguistique, on observe les besoins de la société et les effets que ces besoins ont sur la langue. Il y a une réflexion à avoir sur cette question. Je n’ai pas de réponse toute faite, mais on a, face à nous, un phénomène social qui est réel et qu’il faut absolument reconnaître. La langue se doit de reconnaître ce phénomène.
S’il faut poser la question « est-ce la langue qui doit refléter la société ou la société qui doit refléter la langue ? », alors je réponds par la première. C’est la langue qui doit refléter les possibilités, les occurrences, les situations réelles de la société.

Puisque vous mentionnez ce conflit entre grammairien et linguiste, est-ce qu’il y a, dans d’autres pays francophones que la France, des moyens émergents autre que de nouveaux pronoms qui permettent d’accommoder ce phénomène ?

Les propositions que j’ai pu rencontrer consistent souvent à faire un usage plus créatif de la langue, en choisissant d’utiliser des adjectifs non marqués. Par exemple, au lieu de dire « Papa est gentil » ou « Maman et gentille », on peut dire « Mon parent est aimable ». Je ne suis sans doute pas la meilleure personne pour aborder cet aspect de la question, mais j’ai eu l’occasion de voir de telles propositions. On doit reconnaître, quoi qu’il arrive, qu’on emploie une langue très « genrée », et cela vaut le coût de se demander pourquoi.
Sans faire un cours d’Histoire du français, je remarquerai juste que la grammaire du français a été élaborée par des grammairiens hommes. Ils ont donc construit une langue à leur image. D’ailleurs, l’Académie française, créée par Richelieu au XVIIème siècle, dit bien que le masculin est le cas neutre et que le féminin est le cas qui est marqué.
Je ne dirais pas qu’il s’agit d’un conflit entre grammaire et linguistique, mais d’une différence d’approche. La grammaire est la référence, elle nous permet de disposer de règles pour pouvoir se faire comprendre par tous. La linguistique observe les phénomènes émergents ou de classes sociales ou même générationnels et les note.
En tant que linguiste, justement, je remarque qu’il y a une demande, un besoin, des propositions ont été faites, mais ce n’est pas moi ou mes paires qui créent ces propositions, c’est aux gens de s’en emparer et de faire de la création.

Propos recueillis par Alex Crémieu-Alcan

Si vous souhaitez approfondir la question, vous pouvez regarder le documentaire suivant.

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