Le français : une langue oubliée ?

« Chaque mot et chaque phrase que je retrouve est comme une réunion avec un ancien ami »

Depuis mon enfance, j’avais toujours l’impression que le français était une langue que j’avais oubliée. Je me demande si je parlais français dans une autre vie, pendant une autre époque. Je n’ai aucune idée.

Je sais seulement qu’apprendre le français est toujours un processus de remémoration et pas uniquement un apprentissage. Chaque mot et chaque phrase que je retrouve est comme une réunion avec un ancien ami – un ami adoré, mais oublié.

Pendant mes années à Paris, un jour, après une balade en patins à roulettes au bord de la Seine, je suis allée au Marais pour acheter quelques uns des meilleurs fallafels du monde. En route, je suis passée par le Mémorial de la Shoah. M’arrêtant quelques minutes, je me suis mise à observer le mur des noms. Le nom de chaque juif déporté de France pendant la Seconde Guerre Mondiale était inscrit sur ce mur. Les 75,821 noms m’avaient hantée mais pas plus que mon propre nom.

J’étais choquée quand j’ai vu « Sarah Federman 1926 » inscrit sur le mur. Je l’ai touché. J’avais le sentiment que la France m’avait déporté. À seize ans, cette jeune Sarah Federman née en France était déportée à Auschwitz.

« Non, ce n’est pas possible ! La langue française est très précise. »

Ma thèse sur le rôle de la SNCF (Chemin de fer français) pendant les déportations a commencé peu après. Je suis à Middlebury pour améliorer la présentation de ce sujet. Pour la dernière présentation que j’ai donnée j’y avais consacré deux semaines de préparation. Une des survivantes de la Shoah m’a aidé. Quand elle a vu ce que j’avais écrit, elle a crié, « Non, ce n’est pas possible ! La langue française est très précise. »

Quand un français a une telle réaction, ce n’est pas un bon signe. J’étais déçue mais ce n’était pas une surprise. Même si la langue parlée semblait simple, quand j’écrivais en français j’avais souvent la sensation que je roulais sur de la glace sans freins. Grâce à cette expérience, j’ai pu au moins trouver le volant. Mais je percute toujours beaucoup d’arbres.

Sarah Federman

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