Pham Duy-Khiêm : l’autre francophonie malheureuse

Pham Duy-Khiêm (1908-1974)
Pham Duy-Khiêm (1908-1974)

Dans l’histoire de la francophonie du continent asiatique, on connaît le prince Norodom Sihanouk du Cambodge, défenseur d’une francophonie à géométrie universelle variable ; l’indochinois Ho-Chi-Minh (l’Oncle Ho), l’homme aux sandales de caoutchouc, qu’on ne présente plus. On a oublié le discret, Pham Duy-Khiêm (1908-1974) dont le destin, tragique, est à l’image des relations franco-asiatiques.

Considéré par le surveillant général du Lycée Louis-le-Grand comme le second « exotique » de la Khâgne, de 1928 à 1931, avec Léopold Sédar Senghor, il prépare activement le concours d’entrée à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm qu’il intègre comme Pompidou en 1931 avant de réussir, comme Senghor, en 1935, l’agrégation de grammaire. Il soutiendra ensuite une thèse de doctorat à l’université de Toulouse sur la grammaire en 1957 longtemps après son retour en France.

Sur le plan littéraire, son œuvre est aussi considérable et remarquable que celle de Senghor. Pham Duy-Khiêm entre en littérature le 1er juin 1939 grâce à la publication au Mercure de France d’un texte autobiographique, L’histoire de Tu Thuc repris plus tard dans Légendes des terres sereines. Publié en 1943 à Hanoi (prix littéraire d’Indochine), puis en 1951 à Paris, cette œuvre est considérée par Paul Guth, cet autre condisciple de Louis-Le-Grand, comme « un chef-d’œuvre qui enrichit nos deux patrimoines », français et vietnamien, « dans ce siècle de ruines ». Son journal, De Hanoï à la Courtine, connaît un franc succès. Ses romans traduisent son goût pour l’autobiographie. Sous le pseudonyme Nam Kim, il publie en 1957 son fameux Nam et Sylvie qui reçoit le prix Louis Barthou de l’Académie française.

Ce défenseur des légendes asiatiques suivra un parcours politique complexe et tragique, différent de celui d’un Senghor, d’un Césaire ou d’un Pompidou. Partisan d’une autonomie complète du Vietnam après avoir été engagé volontaire dans l’armée française contre l’Allemagne nazie avant la défaite de 1940, Pham Duy-Khiêm choisit de retourner dans son pays natal et de se mettre au service de la république naissante. Nommé Haut Commissaire du Vietnam en France puis ambassadeur du gouvernement de Ngô Dinh Diêm ouvertement anti-colonialiste, c’est-à-dire anti-français, Pham Duy-Khiêm ne reste pas en poste après 1957. Il refuse, par loyauté à la France et à son éducation française, de servir de caution à de telles opinions politiques rétrogrades. Il n’acceptera pas non plus le poste de représentant du Vietnam à l’UNESCO qui lui est offert.

Cette brouille sonne le glas d’un intellectuel français et vietnamien qui voulait défendre l’une et l’autre cultures ; le pays des légendes sereines et celui de la raison discursive. Élu président de la République, Georges Pompidou tentera bien de venir en aide à l’ami de ses bancs de Khâgne en le faisant nommer précisément à l’Unesco sur le contingent du gouvernement français et en parlant de son œuvre dans ses dîners littéraires. Mais toute main tendue était vécue comme un camouflet : le signe éclatant de son propre échec.
Il met fin à ses jours le 2 décembre 1974 dans sa maison de Montreuil-le Henri (Sarthe) en laissant cette injonction sobre dont on méditera le sens bouddhique : « il faut justifier sa présence sur cette terre ».

Romuald Fonkoua

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