Une conversation en quatre syllabes

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L’édito de la semaine

J’étudie à l’école de français depuis 2016. Oui, ça fait sept ans, et oui, sept ans, ça fait beaucoup. Au vu de ce véritable défilé d’étés, on est naturellement amené à me poser la petite question bisyllabique qui ne cesse de pointer le bout de son nez : pourquoi ?

Certes, comme vous, je chéris ces mois estivaux passés à étudier, à lire sur des chaises adirondack jusqu’à la nuit tombante, à prendre des cafés à Proctor qui ne réveillent jamais, à me tromper de conjugaison çà et là, à parler de tout et de rien à table, et à me lier d’amitié avec des professeur.e.s et avec des étudiant.e.s qui comptent parmi les gens les plus remarquables que je connaisse. Mais ce ne sont pourtant pas les raisons qui motivent mon retour à Middlebury été après été.

Alors, revenir, pourquoi ? La réponse est aussi courte et aussi bisyllabique que la question qu’on me pose : mon père.

Quelques mois avant mon arrivée à Middlebury, mon père, dans les affres de la maladie d’Alzheimer depuis ses cinquante ans, a commencé à perdre sa capacité de parler. Chaque jour, son débit devenait un peu plus lent et ses phrases un peu plus décousues. Il oubliait, mot par mot, sa langue maternelle. Parallèlement, j’étais à Middlebury. Je prépa­rais un master, et, chaque jour, mon débit dans cette langue d’adoption devenait un peu plus fluide, mes phrases, un peu plus cohérentes. Bref, avec cha­que mot appris, la langue française devenait mienne. 

Bien sûr, ce paradoxe me laissait profondément déphasé. Comment était-il possible que je multi­plie mes langues en même temps qu’un proche perde la sienne ? Cette question, ce mystère ne cessaient de m’attrister et de me fasci­ner.

“Nommer le monde autrement”

Avec le temps, mon père succomba à la maladie qui lui prenait ses mots. Depuis sa mort, j’en suis venu à m’émerveiller de cette incroyable capacité cérébrale de conjuguer expérience, mémoire et sens dans notre faculté de langage. Mais en même temps, je tremble devant sa capacité de tout faire disparaître.   

            Je vous raconte tout ceci parce que la vie de mon père a profondément changé la manière dont je conçois le langage et les langues. Si souvent on arrive à Middlebury prêts à enrichir notre vocabulaire, à apprendre à lire et à par­ler avec plus d’aisance, à maîtriser la conjugaison une fois pour toutes. Des fois, le chemin vers ces objectifs est ardu et stressant. Presque toujours, ce stress nous mène à nous interroger : à quoi sert-il, ce petit projet linguistique entrepris dans ce village vermontois au milieu de nulle part ? En vous posant ces questions, en faisant ces réflexions, surtout lors d’un coup de stress, je vous encourage à ne pas perdre de vue à quel point on est chanceux de venir ici, dans cette petite utopie middleburyienne, pour vivre une deuxième langue, pour multiplier nos capacités d’expression, pour nommer le monde autrement. Cette chance me motive dans mes études, et j’espère qu’il en est de même pour vous.  

Myles Freborg

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