Blind Uncle Gaspard et les dernières chansons de la Louisiane francophone

Ce que l’on entend à la fin de la chanson « Sur le bord de l’eau » est assez obscur. Lorsque Gaspard, d’une voix tremblante, n’arrive même pas à chanter les derniers mots, est-ce l’émotion, ou juste une gorge sèche qui l’en rend incapable ? On ne saura jamais, mais on peut être sûr que cet enregistrement est infiniment plus riche et déchirant grâce à sa crudité. 

La Francophonie en déclin

Blind Uncle Gaspard, né en Louisiane en 1878 dans une communauté francophone, est devenu aveugle à l’âge de sept ans. Sa vie coïncide exactement avec le déclin du français en Louisiane, la langue principale pendant la Guerre de Sécession, mais qui n’était même pas mentionnée dans la constitution de l’état en 1921. Dans la voix de Gaspard, on entend non seulement la tristesse hantée d’une vie difficile, mais également la nostalgie et le deuil d’une culture, d’une langue et d’un mode de vie en voie de disparition. 

 « Sur le bord de l’eau » 

La chanson « Sur le bord de l’eau » est plus connue comme « Isabeau s’y promène », une chanson traditionnelle française de Champagne. La chanson originale raconte l’histoire d’un matelot amoureux d’une jolie fille Isabeau. Comme ballade traditionnelle pour les enfants, la chanson est normalement chantée très joliment en chorale. 

Mais dans la version de Gaspard, il n’y a qu’une seule voix, parfois désaccordée, parfois tremblante, soit d’émotion, soit de fatigue. Quand Gaspard a enregistré cette chanson en 1929, c’était encore l’époque où l’enregistrement était suffisamment cher pour ne pas réenregistrer à chaque apparition d’une petite faute, de statique, ou de tremblement de voix. Et tant mieux, car sa voix apporte une authenticité, une émotion crue qu’on entend rarement aujourd’hui. Dans la version de Gaspard, la chanson devient créole, avec des paroles modifiées, un accent nasal et les prononciations à la Louisiane, comme « l’embarquée », qui devient « embarqui ». 

La musique de Gaspard est une entrée dans le monde de la francophonie louisianaise en déclin, ainsi qu’une force musicale pleine de nostalgie, de beauté et de désir ardent. Dans ces dernières notes tremblantes, on sent que Gaspard s’accroche à cette culture et cette langue qui, malgré ses efforts, sont en train de disparaitre. 

Joseph Vincent

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